Les moutons de la mer

Publié le par andre-guidici

 
Fletcher imposa le silence d’un geste sec. Le soleil allait bientôt apparaître et le radeau n’était pas prêt. Il fallait agir. « Nous devons prendre le contrôle du navire », chuchota-t-il. La tête frisée du maître d’équipage Ned Young opina. Fletcher pouvait compter sur son appui. Les autres semblaient aussi totalement dévoués à sa cause : ils avaient besoin d’un chef de meute et le capitaine Bligh ne proposait rien de très alléchant. Fletcher n’avait pas tardé à devenir le meneur de quelques-uns des marins. Il avait rapidement décelé chez huit des hommes d’équipage un caractère faible et influençable et il n’avait pas été difficile de leur démontrer que le joug du commandant était devenu impossible à supporter. Les hommes étaient épuisés après ces dix mois de traversée. Le seul moment agréable avait été leur trop court séjour à Tahiti. Depuis, on pouvait voir, à leurs moments perdus, rêvasser ces grands gaillards. Tous regrettaient les superbes vahinés dociles et attentionnées. Lorsque Bligh avait décrété que l’escale était terminée, ils avaient embarqué à contrecœur. Quand ils pensaient aux îles, les hommes se remémoraient les plages tahitiennes au doux climat, les femmes indigènes toujours à demi-nues et non pas les rives anglaises ventées, pluvieuses, aux femmes corsetées et blafardes. Mais c’était pourtant bien vers les îles britanniques qu’ils rentraient maintenant. Fletcher avait joué sur cette nostalgie pour mener les marins à se révolter. Et il leur rappelait aussi sans cesse tout ce qu’ils avaient enduré.
Ils avaient subi des avaries, de violentes tempêtes, les privations et surtout le fichu caractère du capitaine. En effet, Bligh les brimait, les injuriait, les rationnait continuellement. C’était un homme inflexible et redoutable, et ceux qui ne le respectaient pas le craignaient assez pour se tenir tranquilles.
Le groupe des mutins s’avançait à petits pas, Fletcher à sa tête. Chacun tremblait de manquer l’attaque et de se trouver livrer au courroux du terrifiant Bligh. Une petite voix plaintive s’éleva « Je crois avoir entendu un bruit » chevrota McCoy. « Il est peut-être réveillé, il connaît nos plans, il nous attend sûrement… » Fletcher le coupa d’un ton autoritaire « Cesse de crier au loup McCoy ! ». La troupe s’approcha discrètement de la cabine. Fletcher pouvait entendre les halètements de ses complices : ils grelottaient tous tant de froid que de peur sous leurs laines mouillées par la brume océanique matinale. « Devrons-nous utiliser un bélier pour enfoncer sa porte ? », interrogea stupidement Adams. « Bien-sûr que non, bougre de tête d’âne ! Tu veux ameuter tous les quartiers ? » gronda Fletcher. Sans faire de bruit, d’une patte de velours, Fletcher entreprit de crocheter la serrure puis entrouvrit la porte. Aussitôt, les têtes des rebelles se glissèrent dans l’embrasure pour observer le cerbère endormi.
Les narines du capitaine se gonflaient impunément à chacun de ses ronflements sonores. Bligh émit quelques grognements sourds et les mutins peureux blanchirent encore de quelques tons. Il se retourna pesamment. Dans son sommeil, il émanait de lui une force paisible, inébranlable. Il régnait dans la chambre une chaude torpeur animale. Les yeux ronds et les babines tremblantes, le groupe d’insurgés ne savait plus que faire. « Nous ferions peut-être mieux de renoncer.. » bredouilla timidement Smith. Fletcher lui lança un regard lourd de menaces et, laissant derrière lui la troupe pétrifiée d’effroi, marcha d’un pas décidé vers la couchette du commandant.
Pour tout l’or des galions, Fletcher n’aurait pas renoncé à son entreprise. Il affronterait Bligh face à face, montrant ainsi à tous qui était le maître.
Fletcher avait toujours eu la dent longue, il voulait devenir capitaine. Depuis le début de la traversée, il ne supportait pas les injonctions de Bligh, ses attitudes tyranniques. Fletcher n’avait cessé de s’opposer au capitaine. Il avait tenté de faire fléchir Bligh lorsque ce dernier s’était acharné à passer le cap Horn, décision qui s’était avérée désastreuse. Fletcher avait contesté les coups de fouet abusifs, les rationnements, les injustices entre le traitement des officiers et celui des matelots. Malgré tout, ce vieux chien de Bligh avait réussi à tenir l’équipage. Il s’était rendu impopulaire de nombreuses fois mais sa réputation d’excellent navigateur avait pour l’instant suffi à conserver son autorité.
Fletcher tira son sabre. Le bruit de la lame dans le fourreau réveilla Bligh en sursaut. Le capitaine s’était levé en position d’attaque mais le contact glacial du fer sous sa gorge lui fit immédiatement reprendre son sang-froid.
« Je prends le contrôle du navire ! Vivent les révoltés ! » rugit Fletcher. Aussitôt, les mutins jusqu’alors si discrets crièrent leur joie, beuglèrent tant qu’ils purent, bramant leur liberté par-delà l’océan. La clameur s’éleva dans un souffle puissant mais retomba soudain au son d’une voix puissante et familière qui surpassait les autres :
« C’est une moutonnerie ! » tonitrua le capitaine Bligh.
La foudre n’aurait pas davantage stupéfié les insurgés. Ils restaient bras en l’air, bouches ouvertes, semblant mimer une rébellion. Devant un tel effet, Bligh bomba le torse avant de s’exclamer : « Vous suivez les directives de ce loup de mer de Fletcher ! Mes pauvres ouailles ! N’avez-vous point réfléchi aux conséquences de vos actes ?»  Les mutins commençaient déjà à fléchir sur leurs genoux et à baisser la tête. Fletcher appuya un peu plus son sabre au garrot de Bligh et tenta de reprendre le contrôle de la situation : « Tais-toi, Bligh ! Cela fait trop longtemps que nous supportons ton commandement. Tu es un oppresseur pas un chef ! Nous ne nous soumettrons plus à ta loi ! N’est-ce pas mes amis ? » Quelques ânonnements angoissés répondirent. « Allons, mes hommes, reprit Bligh qui semblait omettre le tranchant à son cou. A qui devez-vous faire confiance ? A un fieffé coquin à l’œil jaune et sournois ou à votre commandant qui vous mène de mers en mers, qui veille à votre sécurité et qui fut de surcroît lieutenant du grand explorateur James Cook ? » Les rebelles se mirent à hocher dangereusement. « Réfléchissez, glapit Fletcher, repensez aux belles indigènes. Nous prendrons des compagnes tahitiennes et même des serviteurs, nous vivrons paisiblement sur l’une de ces îles paradisiaques… » A l’évocation de ces femmes douces comme des agnelles, Young et Smith ricanèrent et se poussèrent du coude. Fletcher s’enhardit : « Nous abandonnerons ce navire plein de vermine, nous serons sans entrave, heureux avec nos amantes au soleil… » Une rumeur semblait parcourir le groupe mais Bligh l’interrompit : « Vous ne parviendrez jamais à réchapper à la justice anglaise qui vous poursuivra partout. Et si, d’aventure, vous trouviez une île inconnue et inhabitée, qu’y ferez-vous donc ? N’oubliez jamais ceci : l’homme est un loup pour l’homme. Vous deviendrez comme Fletcher et vous finirez par vous entretuer. » Les mutins frissonnèrent, ils n’étaient plus sûrs de rien. Dans le groupe des insurgés, Adams ruminait toujours le comportement autoritaire et désagréable que Fletcher avait eu à son égard et approuvait de plus en plus les paroles du commandant Bligh.
« C’en est trop, ragea Fletcher. Tes paroles venimeuses ont causé ta perte. Je comptais te laisser finir tes jours comme un capitaine et t’abandonner à la mer. Mais ta mort ne sera pas digne. » Fletcher pressa le sabre et, s’apprêtant à tuer Bligh, s’écria : «  Je vais t’égorger comme un… ». Il n’eut le temps de terminer ni son geste ni sa phrase. Adams s’était rué sur lui et d’un formidable coup de tête l’avait envoyé valser par terre.
Aussitôt Bligh bondit sur Fletcher et le ligota fermement avant de poser un pied dominateur sur le chef des rebelles, le maintenant ainsi à terre. Les mutins se querellaient entre eux, la confusion la plus totale régnait. Ils exprimaient dans un tumulte incroyable à la fois le regret de cette liberté entraperçue et le soulagement d’être de nouveau pris en charge et dirigé. Mais le trouble se dissipa rapidement à la vue du capitaine, qui les toisait sévèrement. « Silence ! aboya le capitaine Bligh, je vais énoncer les sentences. » Son ton était devenu impitoyable. Les hommes penauds et serviles observèrent un lugubre silence.
« Cet animal malfaisant, dit Bligh en appuyant davantage son talon sur Fletcher qui émit un gémissement plaintif, sera mis en cage dans la soute. Cela aurait dû être sa place depuis toujours. En Angleterre, il sera traduit en cour martiale et certainement condamné à la pendaison. Je vous prie de croire que j’aurai plaisir à le voir garrotté. »
A ces mots, les mutins courbèrent davantage l’échine et levèrent des yeux implorants.
« Quant à vous, mes hommes, qui avez tenté de vous rebeller contre mon autorité, qui avez bêtement cru Fletcher lorsqu’il vous persuadait que l’herbe était plus verte ailleurs vous serez punis durement.
Pour être rentrés dans le rang, vous ne serez pas livrés aux autorités. Mais pour avoir suivi aveuglément Fletcher et vous être jetés dans la gueule du loup, vous aurez le fouet et vous serez… tondus. Mais assez bavarder pour aujourd’hui. Allez, souquez matelots ! Chacun à son poste sans tarder car la mer commence à moutonner. »
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