Compte-rendu de ma visite au tribunal

Publié le par andre-guidici

Le jeune homme est en soutane. Ma prof d’éducation civique semble surprise : elle ne s’attendait pas à ce que l’accusé soit un prêtre, si beau. Elle nous a prévenus. Le tribunal ne travaille pas « à la carte ». Expression que seule une prof peut comprendre certainement, cela doit être lié à un jeu, cela signifie en tout cas qu’on ne choisit pas les affaires qu’on voit. C’est le poker. Mes parents, ils sont fous de ça. Ils y jouent, ils ne recavent pas qu’ils disent alors ce n’est pas vraiment un jeu d’argent. Et puis c’est stratégique. Le champion du monde, c’est Patrick Bruel, avant c’était un chanteur. Mais encore avant, je ne sais pas.

Madame Gretin dit qu’il faut se concentrer, ça l’air de l’énerver que ça n’ait pas l’air de m’intéresser alors je me redresse, les sièges ne sont pas très confortables et puis j’ai honte de ma poitrine, mais je me redresse car j’aimerais bien que Madame Gretin m’aime bien. Elle soupire, elle est sèche. Tout son corps paraît s’être usé au contact inaltérable des jeunes gens. Ses dents jaunies ont l’air d’avoir trop vu le jour. Elle a bien trop souri. Souri pour rien. Alors maintenant elle ne sourit plus, elle est fatiguée.

Le prêtre parle, il explique. Je n’en peux plus d’être là. Prêtre ? C’est bizarre comme métier. D’ailleurs, on n’en a jamais parlé en cours de découverte des métiers. Remarque, d’après ce qu’il raconte il ne doit pas gagner grand-chose, c’est peut-être pour ça que Monsieur Hourneau ne nous en a jamais parlé. Ça ne gagne pas assez. Sur nos fiches métiers, on a tous mis qu’on voulait au minimum 1500 euros par mois, sinon ça ne vaut pas le coup. Et puis prêtre ce n’est pas un métier d’avenir. Mais ça Monsieur Hourneau, il dit que ça ne doit pas compter dans notre choix parce que sinon on ferait tous militaire, et ça, Monsieur Hourneau, il ne le veut pas.

« Pédophile ! » crie Jonas. Madame Gretin, en fureur, le sort de la salle. Il va sûrement se faire coller. A la télévision les prêtres sont toujours pédophiles, surtout lorsqu’ils se trouvent dans un  tribunal. Les médecins couchent tous avec l’infirmière, les amis se fâchent mais se réconcilient, des femmes âgées parlent de sexe, d’autres femmes âgées se suicident, des personnes aux coiffures bizarres vivent des aventures extraordinaires, des jeunes gens ont des super-pouvoirs mais ne trouvent pas l’amour… J’aime bien regarder la télévision, d’ailleurs je suis sûre que j’aurais préféré voir ce procès à la télévision. Au moins, le prêtre aurait fait quelque choses de grave et pas simplement détourné les fonds d’une association caritative et puis sûrement Rodrigue m’aurait regardée, et j’aurais été sublime et nous nous serions retrouvés dehors. Et puis j’aurais vécu.

La porte grince, Madame Gretin s’assoit discrètement au fond, nous nous retournons tous, un homme demande à l’assistance de se tenir tranquille. Jonas n’est pas revenu. Le prêtre imperturbable explique que le placement était meilleur, qu’il voulait faire fructifier pour redonner ensuite, il parle de la bible. Livre sacré, il a enseigné de cultiver son bien. L’autre homme parle d’un autre livre sacré, le code. Je veux rentrer, je me fiche de ces histoires de livres. J’ai toujours détesté lire, lire, lire encore : des lignes, des mots, des phrases, des signes infiniment qui s’alignent. Rien qu’à penser à ceux qui ont écrit ses livres qui ont passé leur vie, leur vie, à noircir des pages de mots, de signes, j’ai la nausée.

Tout à coup, un remue-ménage terrible là, dehors, des cris… Nous nous précipitons tous hors de la salle d’audience, même le prêtre nous a suivis dans le hall, curieux. Nous sommes curieusement excités, le cœur qui bat follement, malgré l’appel au calme, malgré les conseils de Madame Gretin.

Le forcené est maintenant maîtrisé. Jonas est par terre le crâne en sang. Les policiers ont un air coupable, le prêtre se penche sur Jonas, on dirait une affiche Benetton. J’ai mon portable. Madame Gretin va avoir des ennuis, elle a avalé ses lèvres dans sa bouche, elle n’a plus de bouche, elle est pâle. Elle me regarde, je lui souris, je compatis, ses yeux s’attachent à moi. Rodrigue a l’air retourné, il cherche quelqu’un pour s’amarrer, je lui tends la main. Les policiers s’inquiètent, les journalistes, les problèmes, vite le syndicat, la télévision, les difficultés, les mises à pied.

Et puis Jonas est mort.

Et puis j’ai bien vécu.

 

 

 

 

 

 

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H
j'aime ce style, des pensées qui se deversent, les finesses cachées...Choc choc Madame!
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E
ni sourire aussi<br /> merci cher cher monsieur hr
N
Oui parfois, il est necessaire de toucher le fond pour avoir l\\\'envie de remonter...sourire
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E
Chère amie,<br /> Merci de ton passage et de tes mots. Une messe des morts pour mieux impulser l'envie de vivre...<br /> Amitiés<br />  
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N
Curieuse nouvelle...on a du mal à respirer, du mal à prendre son souffle...les mots s'enchaînent comme des notes de musique qui egrèneraient un requiem...sourire...bravo
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