réflexion

Mercredi 4 mai 2005

Dans l’avenir, au lieu de représenter une épreuve pour l’artiste, le chef-d’œuvre se placera peut-être davantage dans la réception. La transcendance doit opérer dans l’esprit de celui qui perçoit l’œuvre. C’est à cela que l’on reconnaîtra un chef d’œuvre, l’idée de génération de l’art (traçabilité du chef d’œuvre, manuscrits, esquisses en tout genre pour prouver ce qui est chef d’œuvre ou non) étant, pour moi, totalement périmée.

Alors qu’on voulait reconnaître l’art par qui se passait en amont dans l’esprit de l’artiste (comprendre à tout prix la génèse !), il me semble que le chef-d’œuvre est celui qui fait se passer quelque chose en aval. Cette définition semble de toutes façons inévitable si l’on veut encore croire à l’idée de chef-d’œuvre. L’œuvre doit se détacher de l’artiste et acquérir sa propre existence pour acquérir le statut de chef-d’œuvre. Or le vingtième siècle a, au contraire, commis l’erreur d’une inflation exponentielle de l’artiste au détriment de l’œuvre (c’est de l’art parce que je le déclare, l’artiste dans la toute-puissance, comme Duchamp et son urinoir).

Avec la possibilité de l’anonymat, la disparition progressive de traces du fait du traitement de textes (pour la littérature), l’abondance des travaux collectifs, rendant difficile la traçabilité, tous ces nouveaux paramètres émergeant de la nouvelle technologie qu’est internet nous montrent que notre époque sera probablement propice à l’avènement de chefs-d’œuvre.

         En tant qu’espace virtuel, internet peut être considéré comme l’utopie dans laquelle pourront se développer les idéaux artistiques, hors de l’espace et du temps.

Par evelyne andre-guidici
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Lundi 9 mai 2005
 « Je » est l’outil d’une expression individuelle, or la poésie est l’expression d’un individu. Que représente exactement ce « je », une projection littéraire du poète, une autobiographie versifiée ? Une voix au profit d’un collectif ?
Au travers de cet individu s’expriment à la fois la somme du passé et la perspective d’un avenir, ce en quoi l’œuvre d’art peut être qualifiée de « passage ». Dans la mesure où cet individu est tributaire à la fois de son « moi » et de toute une pensée collective tributaire de l’Histoire et en attente du futur, on peut se poser la question du statut du « je » en poésie.
Est-ce qu’il y a une parfaite fusion entre le je individuel et celui qui apparaît dans le texte ? Le « Je » est-il une figure multi-facettes qui renvoie à l’autre ? Le « Je » n’est-il pas le représentant de l’humanité toute entière ?
1-     Je biographique

Depuis le 19ème siècle, on a beaucoup associé la poésie au lyrisme, presque jusqu’à ce que la poésie devienne synonyme de subjectivité et d’émotion intime. L’image du génie romantique a engendré l’idée selon laquelle il suffit de se livrer au vertige de l’inspiration pour écrire un poème et une vision simpliste de la poésie comme expression des sentiments personnels.

« Je n’imitais plus personne, je m’exprimais pour moi-même, ce n’était pas un art, c’était un soulagement de mon propre cœur, qui se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais à personne en écrivant ces vers si ce n’est à une ombre et à Dieu ».(Lamartine, Préface des Méditations esthétiques).

Or, il faut savoir que cette vision de la poésie a été construite en opposition par rapport à la tradition aristotélicienne de mimesis qui consiste à représenter le réel par le biais de symboles, rendre visible, l’invisible. De plus, le lyrisme romantique est également à la recherche d’un idéal, une élévation et ne se cantonne aucunement à l’expression d’un « moi ». Il s’agit donc d’une simplification à l’extrême que de considérer la poésie comme un déversoir du cœur (c’est ce qu’exprime Lamartine si et seulement si il est totalement coupé de son contexte littéraire et historique).

Quoi qu’il en soit, même si l’auteur exprime ses propres sentiments, cela ne dispense pas de chercher la forme propre à rendre aux mieux ses sentiments et d’inventer un langage « assez souple et assez heurté pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience » (Lettre à Arsène Houssaye - Baudelaire).

Ainsi, le « je » du poète peut être en adéquation totale avec le « je » du poème.

Néanmoins, le « Je » poétique n’est pas forcément lyrique. Et le « Je » lyrique n’est pas forcément autobiographique. Par exemple, on trouve chez Ronsard, de faux détails (effets autobiographiques) pour accentuer le chant des sentiments amoureux. Alors qui est « je » lorsqu’il n’est pas autobiographique ?

 

                   2-     Je fragmenté

« Je est un autre ». Dans la « lettre du voyant », du 15 mai 1871, Rimbaud prend ses distances avec la conception romantique de la poésie. La vision dépasse le sujet, le poème ne peut plus être égocentré : il y a alors une transfiguration du « je » qui s’ouvre à l’autre. C’est précisément, là où mènent les textes de René Char empreints de l’autre, du « tu ». Ses poèmes expriment le lien entre « je » et « tu » : une inflation du destinataire au prix même de la disparition du sujet.

Le sujet poétique est alors en perpétuelle mutation, il se retrouve dans les multiples figures de l’Autre. « El desdichado » de Gérard de Nerval (Les Chimères), montre bien la fragmentation du « je » poétique et sa nécessaire virtualisation.

Dès les premiers vers « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, le prince d’Aquitaine à la tour abolie. », Nerval affirme 4 identités. 4 identités qui se retournent en interrogation au premier tercet : « suis-je Amour ou Phébus, Lusignan ou Biron ? » et en alternative (« ou »). D’ailleurs, ce morcellement de l’identité mènera Nerval à la folie. La célèbre sentence « Je suis l’autre » laissée derrière son portrait est à elle seule une source abyssale de questionnement sur l’identité du « je». Le « je » du poème serait-il un jeu thérapeutique permettant d’unifier son être, d’accorder les entités psychologiques qui nous composent ou de se fondre dans l’humanité pour être un je comme un autre ?

3-     Je universel
Extrait d’un entretien d’Antoine Emaz
« Dans les poèmes, c'est vrai, je n'emploie pas le 'je', et préfère le 'on'. Est-ce pour marquer que le poème n'est pas un miroir ou une mise en valeur du 'moi' ? Le 'on' revient à mettre à distance le personnel, sans toutefois l'effacer complètement : cet écart me permet sans doute de travailler. Ajoutons que je n'ai pas l'impression d'être seul dans le poème : une bonne part de mon travail vise le collectif ou le banal. Je ne me crois pas doué d'une sensibilité extraordinaire : le 'on' permet de construire une sorte de lieu commun. »

http://www.ville-boulogne-sur-mer.fr/prix_decouvreurs/pages/documents_archives/selection-2003/antoine_emaz/antoine_emaz_entretien.html

Préserver un potentiel d’universalité au « je » semble nécessaire pour tisser un écho avec le lecteur. Cela peut passer par le « tu », l’injonctif, le « on », les tournures gnomiques. Mais le « je » tel quel peut très bien servir à aller au-delà de soi-même vers celui qui demeure notre alter ego. Car le « tu » est aussi un « je » et nous sommes dans une « forêt de voix » (Broch), celle dont il faut s’extirper pour devenir voix poétique.

Pour finir, voici une citation de Victor Hugo (Les Contemplations) :

 « Une destinée est écrite là jour à jour.

Est-ce donc la vie d'un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi!»

Pour aller plus loin lire
  • Aspects du lyrisme du XVIe au XIXe siècle  - Ronsard Rousseau Nerval : actes du colloque les 5 et 6 décembre 1997 de Marie-Hélène Cotoni  Josiane Rieu  Jean-Marie Seillan, 1998. Publication Faculte Nice Lettres-Sciences Humaines.
  • Madame de Staël, De l’Allemagne, chapitre 10.
  • Gustavo GUERRERO, Poétique et poésie lyrique, Essai sur la formation d'un genre, trad. de l’espagnol [Teorías de la Lírica, 1998] par A.-J. Stéphan et l’auteur, Paris, Le Seuil, coll. " Poétique ", 2000.
  • Emile Benvéniste, « La nature des pronoms », Problèmes de linguistique générale, 1 : pages 251-257, 1966 et aussi « La structure des relations de personne dans le verbe », Problèmes de linguistique pages 225-236.

  • Des articles sur le lyrisme très bien documentés et d’une approche aisée

http://www.fabula.org/atelier.php?Lyrisme

  • Sur la « multitude de voix » chez Hugo

http://groupugo.div.jussieu.fr/Groupugo/95-01-21Wurtz.htm

 

 

 

 

Par andre-guidici
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Lundi 16 mai 2005

Tout d’abord, publier c’est partager, confronter et aiguiser une vision du monde. Publier permet d’expérimenter, même si la phase de recherche se fait toujours en amont, et d’affiner les résultats grâce aux regards des autres. C’est s’exposer pour mieux se révéler. Est-ce impudique ?

Il me semble que non. Lorsqu’on ne tombe pas dans l’anecdotique, grâce au langage poétique, on peut se divulguer vraiment et partager ses sentiments, émotions, réflexions, qui touchent à l’universel, une sorte d’ADN spirituel commun. Le partage nécessite de se dépouiller un peu, rappelons-nous Saint François d’Assises mais permet de recevoir aussi

Ecrire, ce n’est pas seulement se confronter aux autres c’est aussi mieux se comprendre soi-même, en gardant une trace de toutes ces strates qui nous construisent. Maintenant, l’intérêt de communiquer ses écrits est que la strate suivante va se colorer des retours de ceux qui auront lu les précédentes. Ces retours sont invraisemblablement riches sur Internet alors qu’ils sont très peu existants en publication papier.

Internet permet donc un échange avec les lecteurs, une désacralisation de l’artiste, « intouchable », un certain anonymat qui laisse une plus grande place à l’important : le texte. C’est aussi une liberté pour les lecteurs qui ont le choix de venir ou pas à la rencontre du texte, éventuellement en mouvement mais toujours là, à son adresse www. http :….

 

Par andre-guidici
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Mardi 29 août 2006
A l'heure actuelle, est-il encore possible de s'exprimer au travers de formes classiques ? Sont-elles les réceptacles inévitables de l'esthétique poétique ou le sarcophage d'une poésie vivante ?
Il est communément admis que la poésie est un art ivre de liberté, que le poète est libre.  Alors, le sonnet, comme toute autre forme, est apte à être le contenant de la poésie actuelle. Néanmoins, je n'en suis pas persuadée. Bien entendu, une contrainte d’écriture peut mener à un exercice formel qui aura peut-être parfois une dimension artistique mais… je ne pense pas qu’on puisse décemment prétendre aujourd’hui avoir une démarche artistique en n’écrivant que des sonnets (bon c’est pour citer la forme classique la plus connue, mais c’est valable pour les autres aussi…).
 
En réfléchissant un peu aux formes du passé, on peut comprendre leur formation, leur succès et donc leur déclin. Peut-être certaines d’entre elles seront susceptibles de traverser le temps (énorme succès au 15ème et 16ème siècles, renouveau épatant au 19ème pour le sonnet, par exemple) ou l’espace (le haïku produit d’exportation numéro 1 du Japon ! ;-))… avant de disparaître à nouveau… Car les formes sont le reflet du fond, et lorsque la correspondance entre les deux touchent la perfection alors le chef d’œuvre peut apparaître.
 
Les plus beaux chefs d’œuvre n’ont pas été conçus dans le respect des gabarits : ils ont eux-mêmes créé les gabarits ! Ils sont ensuite reproduits, réinterprétés jusqu’à ce qu’une nouvelle forme apparaisse, une forme plus apte à rendre le monde contemporain, à questionner, une forme plus adéquate. Le besoin crée la forme, la forme si elle est réussie crée la règle, la règle un jour, ne répondant plus aux besoins sera détruite par une nouvelle forme. Ainsi, Baudelaire a cherché une forme propre à rendre au mieux ses sentiments et a dû inventer un langage « assez souple et assez heurté pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience » (Lettre à Arsène Houssaye - Baudelaire). Ainsi est né le poème en prose…
 
Partons du principe qu’un artiste communique sa vision du monde, elle-même un produit plus ou moins influencée par la société, par l’Histoire. Peut-on réellement penser qu’une forme apparemment parfaite pour le 15ème siècle le soit encore de nos jours ? Après le choc de la découverte de la conscience, de la théorie de l’évolution, de l’holocauste ? L’être humain poursuit son évolution. En considérant que l’ontogenèse rejoint la phylogenèse, considérons le fait d’écrire au 21ème siècle comme au 16ème siècle. Cela me paraît aussi insensé que de dire que l’on écrit de la même manière à 20 ans qu’à 40, car, quoi qu’on en dise, on ne pense pas de la même manière. Et c’est justement cette vision du monde qui se doit de transparaître par tous les aspects de la création. Par exemple, Ionesco a rendu l’absurdité du monde à travers l’incohérence de ses dialogues : fond et forme confondus.
 
Si la poésie paraît à ce point déstructurée de nos jours, semble parfois un pont dentelé jeté dans le silence, si on regarde cette recherche dans le derme du mot comme une psychanalyse du langage, peut-on honnêtement penser que cela ne reflète pas un peu le monde actuel ?
 
Ainsi, si toutes les formes sont possibles pour s’amuser à lire ou à écrire, je pense qu’une véritable démarche artistique s’inscrit dans une recherche formelle. Cela me paraît même inévitable.
 
 


Par andre-guidici
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Vendredi 23 février 2007

Il est communément admis qu’à l’heure actuelle les auteurs ne savent plus écrire, qu’ils ne connaissent plus les règles classiques. Ce sont des phrases que l’on entend ici ou là et qui reviennent à chaque époque, comme « c’était mieux avant » ou « les jeunes de maintenant… ». Cependant, ne pas écrire selon une forme classique est-ce un pis-aller poétique par ignorance ou un stade ultérieur de la poésie ?

 

 

 

 

En ce qui concerne la culture poétique, je pars du principe qu’elle est tout à fait nécessaire et je ne vois pas pourquoi tous les autres arts mériteraient un apprentissage des formes anciennes pour découvrir du nouveau, de l’inconnu et aller de l’avant (comme en musique par exemple) et pas la poésie ! La poésie est depuis ses origines liée à la musique étant donné qu’il s’agissait à la base de poésie lyrique (c’est-à-dire accompagnée de la lyre). Son évolution depuis l’invention de l’imprimerie est tout à fait remarquable puisqu’elle s’est ainsi libérée de l’effort de la mémorisation et donc de la rime. Il a donc fallu qu’elle retrouve une place, la chanson l’ayant en effet supplantée dans sa fonction originelle. A présent, l’arrivée du net change de nouveau le visage de la poésie. Saura t’elle profiter de ce tournant culturel pour s’épanouir à nouveau ?

 

 

 

 

Savoir écrire un sonnet (ou une autre forme classique) n’est donc en aucun cas un obstacle dans l’apprentissage de l’art, bien au contraire. S’en tenir là en revanche me semble tout à fait regrettable si l’on a une visée artistique, à savoir repousser les frontières du connu, explorer sans cesse, remettre en question, chercher l’adéquation avec le monde, travailler aux forges du langage. S’en tenir à une forme préétablie, reproduire à l’infini les mêmes formes, voici davantage de l’artisanat que de l’art (qui implique de la recherche).

 

 

 

 

Le vers libre n’est pas synonyme d’absence de travail ou de méconnaissance. La plupart des poètes utilisant les vers libres, savent pour autant parfaitement leur rhétorique classique, de même que Picasso savait peindre dans le plus pur réalisme. Il faut connaître la structure pour pouvoir déstructurer ! Il ne faut pas confondre la rhétorique classique avec le travail : un poème en vers libre est « travaillé », ciselé même puisque son existence en tant que poème doit passer par autre chose que par la forme fixe. Ainsi le poète insuffle à son texte un rythme interne qui lui est propre et qui, par là même est peut-être plus proche du chef-d’œuvre puisque la perfection de forme ne saurait être donnée par un moule préétabli. La simplicité du vers libre n’est qu’apparence de simplicité puisque sa création implique un processus complexe, l’intériorisation par le poète de ce qui est « poésie » et sa capacité à aller au-delà du manuel de prosodie.

 

 

 

 

En conclusion, si j’ai plaisir à lire des sonnets (entre autres formes classiques) d’antan (car je les replace dans leur contexte historique et littéraire) en revanche les sonnets contemporains me font souvent autant d’effet qu’un beau coussin brodé (c’est joli si c’est bien travaillé et on peut s’endormir dessus).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait du fil de dialogue avec Michel Dachy, que je remercie.


 

Par andre-guidici
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