« Je » est loutil dune expression individuelle, or la poésie est lexpression dun individu. Que représente exactement ce « je », une projection littéraire du poète, une autobiographie versifiée ? Une voix au profit dun collectif ?
Au travers de cet individu sexpriment à la fois la somme du passé et la perspective dun avenir, ce en quoi luvre dart peut être qualifiée de « passage ». Dans la mesure où cet individu est tributaire à la fois de son « moi » et de toute une pensée collective tributaire de lHistoire et en attente du futur, on peut se poser la question du statut du « je » en poésie.
Est-ce quil y a une parfaite fusion entre le je individuel et celui qui apparaît dans le texte ? Le « Je » est-il une figure multi-facettes qui renvoie à lautre ? Le « Je » nest-il pas le représentant de lhumanité toute entière ?
1- Je biographique
Depuis le 19ème siècle, on a beaucoup associé la poésie au lyrisme, presque jusquà ce que la poésie devienne synonyme de subjectivité et démotion intime. Limage du génie romantique a engendré lidée selon laquelle il suffit de se livrer au vertige de linspiration pour écrire un poème et une vision simpliste de la poésie comme expression des sentiments personnels.
« Je nimitais plus personne, je mexprimais pour moi-même, ce nétait pas un art, cétait un soulagement de mon propre cur, qui se berçait de ses propres sanglots. Je ne pensais à personne en écrivant ces vers si ce nest à une ombre et à Dieu ».(Lamartine, Préface des Méditations esthétiques).
Or, il faut savoir que cette vision de la poésie a été construite en opposition par rapport à la tradition aristotélicienne de mimesis qui consiste à représenter le réel par le biais de symboles, rendre visible, linvisible. De plus, le lyrisme romantique est également à la recherche dun idéal, une élévation et ne se cantonne aucunement à lexpression dun « moi ». Il sagit donc dune simplification à lextrême que de considérer la poésie comme un déversoir du cur (cest ce quexprime Lamartine si et seulement si il est totalement coupé de son contexte littéraire et historique).
Quoi quil en soit, même si lauteur exprime ses propres sentiments, cela ne dispense pas de chercher la forme propre à rendre aux mieux ses sentiments et dinventer un langage « assez souple et assez heurté pour sadapter aux mouvements lyriques de lâme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts de la conscience » (Lettre à Arsène Houssaye - Baudelaire).
Ainsi, le « je » du poète peut être en adéquation totale avec le « je » du poème.
Néanmoins, le « Je » poétique nest pas forcément lyrique. Et le « Je » lyrique nest pas forcément autobiographique. Par exemple, on trouve chez Ronsard, de faux détails (effets autobiographiques) pour accentuer le chant des sentiments amoureux. Alors qui est « je » lorsquil nest pas autobiographique ?
2- Je fragmenté
« Je est un autre ». Dans la « lettre du voyant », du 15 mai 1871, Rimbaud prend ses distances avec la conception romantique de la poésie. La vision dépasse le sujet, le poème ne peut plus être égocentré : il y a alors une transfiguration du « je » qui souvre à lautre. Cest précisément, là où mènent les textes de René Char empreints de lautre, du « tu ». Ses poèmes expriment le lien entre « je » et « tu » : une inflation du destinataire au prix même de la disparition du sujet.
Le sujet poétique est alors en perpétuelle mutation, il se retrouve dans les multiples figures de lAutre. « El desdichado » de Gérard de Nerval (Les Chimères), montre bien la fragmentation du « je » poétique et sa nécessaire virtualisation.
Dès les premiers vers « Je suis le ténébreux, le veuf, linconsolé, le prince dAquitaine à la tour abolie. », Nerval affirme 4 identités. 4 identités qui se retournent en interrogation au premier tercet : « suis-je Amour ou Phébus, Lusignan ou Biron ? » et en alternative (« ou »). Dailleurs, ce morcellement de lidentité mènera Nerval à la folie. La célèbre sentence « Je suis lautre » laissée derrière son portrait est à elle seule une source abyssale de questionnement sur lidentité du « je». Le « je » du poème serait-il un jeu thérapeutique permettant dunifier son être, daccorder les entités psychologiques qui nous composent ou de se fondre dans lhumanité pour être un je comme un autre ?
3- Je universel
Extrait dun entretien dAntoine Emaz
« Dans les poèmes, c'est vrai, je n'emploie pas le 'je', et préfère le 'on'. Est-ce pour marquer que le poème n'est pas un miroir ou une mise en valeur du 'moi' ? Le 'on' revient à mettre à distance le personnel, sans toutefois l'effacer complètement : cet écart me permet sans doute de travailler. Ajoutons que je n'ai pas l'impression d'être seul dans le poème : une bonne part de mon travail vise le collectif ou le banal. Je ne me crois pas doué d'une sensibilité extraordinaire : le 'on' permet de construire une sorte de lieu commun. »
http://www.ville-boulogne-sur-mer.fr/prix_decouvreurs/pages/documents_archives/selection-2003/antoine_emaz/antoine_emaz_entretien.html
Préserver un potentiel duniversalité au « je » semble nécessaire pour tisser un écho avec le lecteur. Cela peut passer par le « tu », linjonctif, le « on », les tournures gnomiques. Mais le « je » tel quel peut très bien servir à aller au-delà de soi-même vers celui qui demeure notre alter ego. Car le « tu » est aussi un « je » et nous sommes dans une « forêt de voix » (Broch), celle dont il faut sextirper pour devenir voix poétique.
Pour finir, voici une citation de Victor Hugo (Les Contemplations) :
« Une destinée est écrite là jour à jour.
Est-ce donc la vie d'un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi!»
Pour aller plus loin lire
- Aspects du lyrisme du XVIe au XIXe siècle - Ronsard Rousseau Nerval : actes du colloque les 5 et 6 décembre 1997 de Marie-Hélène Cotoni Josiane Rieu Jean-Marie Seillan, 1998. Publication Faculte Nice Lettres-Sciences Humaines.
- Madame de Staël, De lAllemagne, chapitre 10.
- Gustavo GUERRERO, Poétique et poésie lyrique, Essai sur la formation d'un genre, trad. de lespagnol [Teorías de la Lírica, 1998] par A.-J. Stéphan et lauteur, Paris, Le Seuil, coll. " Poétique ", 2000.
- Emile Benvéniste, « La nature des pronoms », Problèmes de linguistique générale, 1 : pages 251-257, 1966 et aussi « La structure des relations de personne dans le verbe », Problèmes de linguistique pages 225-236.
- Des articles sur le lyrisme très bien documentés et dune approche aisée
http://www.fabula.org/atelier.php?Lyrisme
- Sur la « multitude de voix » chez Hugo
http://groupugo.div.jussieu.fr/Groupugo/95-01-21Wurtz.htm