Alluvion
Illusion
Allusion du limon
Je vis, je suis le lit
D’aujourd’hui
De demain
Rien.
Tout semblait si bien balisé : les secrets se situaient dans la boîte de mon crâne. D’obscurs rendez-vous me fourmillaient encore au palais. Je n’aurais pas dû stocker mais donner, je n’aurais pas dû avoir des accès de mémoire. Désaxée, mon horloge tournait court. Le coucou s’acharnait à me le rappeler. L’oiseau de feu mange le foie des anxieux.
Tout a commencé avec ce détournement. Il a suffi d’un homme, même pas armé, pour modifier complètement mon cap. J’aurais dû arriver à bon port, j’aurais dû écouter les aiguilleurs. Ça va croiser, ça va croiser… une vraie bataille navale. En D4, ça n’a pas raté, ça a croisé. D4, c’est le bureau où je bosse, c’est là qu’on met les petits malins de l’informatique comme moi, c’est comme P4, sauf que là c’est pour les réformés de la vraie vie. On est une bande d’asociaux, anormaux, atypiques, hypotoniques et angoissés mais laissez-nous un disque dur, un écran, un clavier, et là vous voyez notre potentiel exploser !
J’écrivais un article sur simulating flight 67, et puis il est rentré et puis t’es rentré. Comme ça les deux sans frapper, sans sourciller. Pas simultanément, non, plutôt en vous croisant sans vous toiser. J’aurais juré avoir laissé des instructions à l’assistant. Ne pas déranger, travail urgent, café, dépêche bon sang. Et les voilà les deux dans mon bureau. Dans mon bureau ! Putain les mecs, je ne m’amuse pas là moi, je bosse. Je bosse dur, vrai, depuis un bout de temps. Je rentrais de plus en plus tard, je partais de plus en plus tôt, et toi sur ton ordi aussi, ça ne te dérangeait pas, en fait je crois que tu préférais ça, à… A quoi au juste ? Ouais… donc je partais de plus en plus tôt, je rentrais de plus en plus tard.
Et c’est petit à petit que s’est installé ce décalage. Oh, pas grand-chose au début, je ne l’avais même pas remarqué, je vivais chaque millième de seconde avec un léger intervalle entre les deux, un écart minuscule, rien qui serait de l’ordre de la faille temporelle, non ! Disons plutôt un accroc dans le timing. Et puis les horaires ont changé subrepticement. Décollage à 6H04, arrivée à 6H03, je naviguais d’est en ouest. La durée devenait vide, me laissait de l’espace. C’est alors que l’autre est devenu passager de mes secondes perdues.
Les distances se sont allongées avec lui, en vols de nuit et longs courriers entrecoupés de quelques escales avec toi dans des lieux anonymes. Le décalage s’accentuait, mangeait notre ancien temps. Quelques minutes s’étiolaient à tes côtés.
Et voilà : deux lignes parallèles se croisent à l’horizon, c’est ainsi que se voit la piste qui me mène en D4, comme un pion un peu con, un avion kamikaze, j’ai battu tous mes temps et je te rends le tien.
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